Les ascensions légendaires du Tour de France sont bien plus que de simples pentes sur une carte : ce sont les creusets où se forgent les champions et où s’effilochent les rêves. Depuis plus d’un siècle, ces ascensions ont façonné la mythologie de la course, créant des duels intemporels à travers les Alpes et les Pyrénées. Des pentes abruptes aux collines vallonnées, chaque ascension est classée en fonction de sa difficulté : quatrième, troisième, deuxième, première et la presque mythique hors catégorie (HC) – littéralement “hors classification”
Pour les coureurs en quête du maillot à pois du roi de la montagne, ces classements sont d’une importance capitale. Chaque ascension rapporte des points. Une modeste bosse de quatrième catégorie rapporte un seul point, tandis que l’ascension d’un monstre de la montagne en premier vous en rapporte 20, voire le double s’il s’agit de l’arrivée de l’étape. Ce système de notation alimente certaines des performances les plus agressives et les plus héroïques du Tour.

Le mythe contre la méthode
Pendant des années, une charmante légende a circulé : les catégories de montée étaient autrefois déterminées par la vitesse dont une Citroën 2CV avait besoin pour atteindre le sommet. Si elle avait besoin de la première vitesse, il s’agissait d’une montée de première catégorie. HC ? La petite voiture n’y arrivait pas du tout. Selon Thierry Gouvenou, directeur du Tour de France, il ne s’agit là que d’une légende.
“L‘histoire est peut-être née d’une soirée arrosée entre journalistes“, a déclaré M. Gouvenou à Rouleur Mag. “Dans le cyclisme, il y a tellement d’histoires de ce genre qui ont été enjolivées au fil du temps. Peut-être qu’il y a un fond de vérité quelque part, mais je ne suis pas convaincu”
La formule derrière la peur
ASO, l’organisateur du Tour, utilise plutôt une formule simple : multiplier la longueur d’une montée par le carré de sa pente moyenne. Prenons l’exemple de l’Alpe d’Huez. Son tronçon de 13,8 km présente une pente moyenne de 8,1 %, ce qui lui vaut un score de 905 (13,8 x 8,1²). Cela lui permet d’être facilement qualifiée d’HC.
Voici comment se décompose la formule :
- 600+ points : Hors Catégorie (HC)
- 300-600 points : 1ère catégorie
- 150-300 points : 2ème catégorie
- 75-150 points : 3ème catégorie
- Jusqu’à 75 points : 4ème catégorie
“J’ai appliqué cette formule au Tour et j’ai passé en revue toutes les ascensions il y a une quinzaine d’années”, a déclaré M. Gouvenou. “La plupart de ce qui avait été fait au fil des ans s’inscrivait dans ce cadre
Quand les chiffres ne suffisent pas
Pourtant, le cyclisme, comme l’art, résiste à la réduction à de simples chiffres. Certaines ascensions nécessitent une évaluation plus nuancée. C’est alors que Gouvenou et une équipe d’anciens professionnels entrent en scène. Prenons par exemple le col de la Loze. Lorsqu’ils l’ont exploré en 2019, les chiffres les ont stupéfiés : un score de 1 300. L’ascension a fait son entrée dans le Tour 2020 et a immédiatement rejoint le panthéon des ascensions emblématiques du HC, aux côtés du Mont Ventoux et du Col du Portet.
Mais le contexte a aussi son importance. Une courte ascension près d’une arrivée d’étape peut donner lieu à un changement de catégorie qui influencera la dynamique de la course. ” Plus la montée est proche de la ligne d’arrivée, plus il y a de chances qu’elle soit montée de catégorie”, explique Gouvenou.
Et puis il y a l’histoire. Certaines ascensions, comme le col du Galibier, ne pèsent pas seulement en mètres, mais aussi en signification. Monté pour la première fois en 1911, ses deux versants totalisent respectivement 843 et 598 points – seul l’un d’entre eux fait partie de la catégorie HC. Pourtant, les deux sont classés HC, un clin d’œil à leur rôle dans l’histoire du Tour et au drame qu’ils ont vécu à 2 642 m d’altitude.

Les exceptions confirment la règle
Bien entendu, toutes les classifications ne sont pas scientifiques. Lors du Grand Départ de 2022 au Danemark – un terrain peu montagneux – les organisateurs ont désigné six ascensions de quatrième catégorie. Pourquoi ? Pour dynamiser la compétition des maillots à pois dès le premier jour. “Il nous arrive de classer en quatrième catégorie des ascensions qui ne le méritent pas vraiment”, admet Gouvenou. C’est un peu ce qui s’est passé au Danemark”
Un mélange de science, de stratégie et d’âme
En fin de compte, si les mathématiques offrent une structure, les classements des ascensions du Tour sont le fruit d’un mélange de formules, de travail sur le terrain et de folklore. ” Nous ne sommes pas strictement rigides en ce qui concerne les classifications”, conclut M. Gouvenou. “Les mathématiques ne servent qu’à vérifier
Cet équilibre entre la science et la narration est ce qui maintient l’esprit du Tour de France en vie, non seulement dans les watts et les pentes, mais aussi dans les souvenirs gravés dans chaque virage et chaque sommet.